En attendant, il passe du bon temps au Sénégal où il en a profité pour donner une interview.
Pape Diouf : "L'Egypte ne sera pas facile à battre chez elle"
Présent à Dakar pour le lancement de l'Association du fan clubs de l'Olympique de Marseille à Dakar, le président dudit club français, Pape Diouf, a fait part de sa position sur la participation des footballeurs africains à la Can 2006. Une occasion qu'a saisie le patron de l'équipe phocéenne pour fustiger les méthodes peu orthodoxes de la Confédération africaine de football.
Wal Fadjri : Votre club sera amputé d'au moins cinq de vos éléments pour la Can 2006. En tant que président de l'Olympique de Marseille, comment réagissez-vous face à leur absence ?
Pape Diouf : Après l'Intertoto, une compétition à laquelle nous avons participé, survient aujourd'hui la Can. Vous imaginez que je suis bien placé pour en parler. Je suis un Sénégalais conscient de l'intérêt vital du pays de réunir ses meilleurs joueurs. D'un autre côté, je suis le président d'un des clubs importants de la France. Je peux donc en parler en connaissance de cause. Il est évident - et c'est mon sentiment le plus profond - que les choses ne peuvent pas continuer comme elles le sont aujourd'hui.
Wal Fadjri :Pouvez-vous donner des garanties aux joueurs qui souhaitent participer à la Can 2006, qu'ils ne seront pas inquiétés par leurs employeurs, après une absence de plus d'un mois ?
Pape Diouf : Je ne peux pas donner ce genre d'assurance. Ce n'est pas moi qui constitue l'équipe même si l'entraîneur me consulte, vient discuter avec moi. C'est lui qui fait les choix. Vous imaginez bien que c'est un départ que je ne peux pas voir d'un bon œil, puisque c'est mon équipe qui est amoindrie, au moment précis où elle commence à se retrouver, où des garçons comme (Mamadou) Niang qui ont connu des difficultés pour entamer le championnat, commencent à trouver leur marque. Forcément, je ne peux pas voir ces départs de gaieté de cœur. Mais je suis sénégalais. Je peux comprendre que le pays ait besoin de mettre en place l'effectif le plus compétitif possible. Evidemment, dans cette perspective, des garçons comme Niang, Habib Bèye sont incontournables.
Wal Fadjri :C'est finalement une situation qui embarrasse tout le monde...
Pape Diouf : Plutôt que d'avoir à disserter sur ce thème de manière indéfinie, il revient à la Caf de prendre ses responsabilités. Il faudra qu'elle les prenne parce que les clubs professionnels ne peuvent pas continuer à se voir pénalisés par le départ de joueurs qu'ils payent très cher. Il faut savoir que ce sont des salaires très élevés que nous accordons à ces joueurs et il s'avère anormal qu'à des moments cruciaux, on ne puisse plus les utiliser. Face à cela, il y a une Caf (Confédération africaine de football) omnipotente qui continue à gérer sa petite boutique qui génère d'importants bénéfices grâce à ces footballeurs payés par des clubs professionnels. J'imagine mal une Can qui puisse être excitante sans l'apport des footballeurs professionnels évoluant en Europe. Ainsi, (Samuel) Eto'o (international camerounais), à qui on prête beaucoup de positions contradictoires, déclare : "Je m'en vais (à la Can), je ne m'en vais pas !". On peut sans préjuger de ces prises de positions comprendre qu'un tel garçon se pose des questions. Puisqu'il est dans un grand club de Barcelone, à la tête du classement des meilleurs buteurs, il a une position qu'il y a de fortes de chances de perdre en allant à la Can puisque le Cameroun fait partie de ces équipes qui ont la chance de pouvoir aller au bout. Quand un garçon comme Didier Drogba vit sous la menace à Chelsea, qu'on le dise ou pas, de Hernan Crepo, il sait qu'en partant à la Can, il peut perdre sa place, ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il y va. C'est un problème très sérieux qu'il faut voir... Imaginez demain que les joueurs professionnels évoluant en Europe prennent la décision de dire : on n'y va plus (à la Can). La Fifa va sévir, en disant que si vous n'y allez pas, les matches que vous allez jouer avec vos clubs, vous allez les perdre et que les joueurs disent quand même tant pis. Que vaudra la Can sans ces joueurs professionnels. Or, on peut comprendre parfaitement qu'en Europe, on ne peut continuer à payer les joueurs... En plus, les joueurs africains sont les premiers à être pénalisés puisque la plupart d'entre eux peuvent perdre leur place dans leur équipe. Il y a aussi qu'au sein de mon propre club, il y a un débat qui agite aujourd'hui l'équipe dirigeante. Celle-ci se demande s'il était raisonnable de prendre des joueurs africains qui peuvent à tout moment nous lâcher et aller dans des compétitions de cette nature. Alors, le handicap est double pour les joueurs africains : celui de perdre la place qui est la leur dans l'équipe dans laquelle ils jouent, mais aussi le handicap de voir demain, les portes des clubs professionnels se fermer de plus en plus. Ce n'est pas un hasard si au Racing club de Lens, il y a eu un vide. D'ailleurs, on me parle d'une réunion qui doit se tenir le 5 janvier à Paris avec les dirigeants ivoiriens pour voir dans quelle mesure s'entendre, pour que les joueurs, au lieu de regagner leur équipe nationale 15 jours avant la compétition, comme le stipule le règlement, qu'ils y aillent un peu plus tard.
Wal Fadjri :Ce qui risque d'être un autre débat entre les dirigeants de clubs et ceux des équipes nationales...
Pape Diouf : C'est un autre point puisque c'est la Fifa qui a imposé aux clubs de libérer les joueurs quinze jours avant. On peut en discuter. A mon avis, ce genre de décision devient obsolète. Pourquoi ? La Fifa elle-même n'est plus maîtresse qu'elle ne l'était dans la gestion des affaires du football mondial. La Fifa a agi longtemps en espèce d'omnipotence qui ne peut plus avoir cours. J'en parle en connaissance de cause puisque je siège au sein du G14 (Association de clubs européens) et la dernière réunion que nous avons tenue à Genève, a porté sur ces problèmes. Nous en avons discuté en profondeur. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si Sepp Blatter a déjà fait un pas en arrière en disant que ce sont les équipes nationales qui doivent aujourd'hui compenser les pertes générées par les blessures de joueurs évoluant en équipe nationale. J'ai été le seul à prendre position. Je leur ai dit : Supposons que la Fifa renvoie la patate chaude aux associations, en l'occurrence aux Fédérations, il reviendrait à ces dernières de payer la blessure, par exemple d'Abidal à Lyon ou d'autres dans de grands clubs. Mais supposons que ce joueur ne s'appelle pas Abidal, mais Eto'o ou Drogba. Pensez-vous que la Fédération camerounaise ou ivoirienne soit en mesure de supporter les dépenses que constituent les revenus d'un Eto'o ou Drogba. Ce n'est pas possible. Je leur ai alors dit que la lutte du Nord contre le Sud continue, il faut faire attention sur ce point. L'Europe a changé et la Fifa ne peut plus gérer le football mondial comme elle l'a géré jusqu'à présent. Elle ne peut plus donner à ces confédérations des passe-droits qui amènent à ce qu'on a vu.
Wal Fadjri :Allez-vous suivre la décision de la Fifa sur le délai de libération de quinze jours des internationaux qui se trouvent à Marseille ?
Pape Diouf : Je vous le dis comme je le pense. On me demande de libérer des joueurs quinze jours avant la compétition. S'ils vont jusqu'au bout, cela fera pratiquement deux mois de perte pour un joueur. Face à cette situation, il faut considérer aussi l'aspect psychologique puisqu'un joueur qui vient disputer la Coupe d'Afrique des nations, il est dans un état d'esprit donné et c'est logique. Quand il en ressort, qu'il soit vainqueur ou pas, il est dans un autre état d'esprit. On n'aborde pas deux compétitions aussi dissemblables que la Can et le championnat de France, de la même manière. Alors, le joueur qui revient, a toujours besoin d'un temps de réadaptation. Pour un club comme le nôtre, c'est très compliqué. Et c'est là que je dis que nous vivons une période charnière. Je suis convaincu que la dernière Can qu'on doit avoir ces problèmes, cela risque d'être celle-là parce qu'ils ne se renouvelleront plus.
Wal Fadjri :Quelle la solution préconisez-vous ?
Pape Diouf : Il faut nécessairement se mettre autour d'une table et discuter. Certains ont suggéré l'idée de faire coïncider la Can avec le championnat d'Europe. Cela peut être une solution, sauf que la Can se dispute tous les deux ans et le championnat d'Europe, tous les quatre ans. Il faut donc trouver une mesure. D'autres disent que la Can tous les deux ans, cela devient obsolète d'autant qu'il y a les éliminatoires de la coupe du monde qui accompagnent les éliminatoires de la Can. Donc autant faire la Can, tous les quatre ans. Seulement, les petits clubs africains auront alors du mal à exister sur le plan international puisqu'il faut qu'ils attendent quatre ans avant de jouer la Can. Cela peut sacrifier certaines générations... Je n'ai pas de solution miracle, mais cela suppose une discussion, une concertation et non plus un diktat.
Wal Fadjri :Un pronostic sur la Can 2006 ?
Pape Diouf : Il y a l'Egypte qui joue chez elle et qui ne sera pas facile à battre. En ce qui concerne notre pays, il faut que les joueurs jouent à leur niveau, que les circonstances soient favorables avant de songer à quelque chose... La Côte d'Ivoire reste une valeur sûre, le Cameroun aussi. Il y a d'autres pays même si je crois moins au Togo sans vouloir trop réveiller de vieilles blessures puisqu'en mon sens, sans Emmanuel Adébayor, c'est moins qu'une équipe. Mais, cela reste une compétition ouverte.
Propos recueillis par Woury DIALLO
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